ÉPISODE 2 — LES LIEUX PARLENT
"Lors de notre première visite, les lieux avaient déjà commencé à livrer quelques secrets. Cette fois, il fallait revenir sur le terrain et regarder ce qu’ils avaient encore à nous raconter."

L’ENQUÊTE CONTINUE
Une autorisation d’exploitation introuvable, une sortie de secours dont personne ne sait vraiment ce qu’elle vaut et un établissement dont il faut maintenant comprendre le fonctionnement réel.
Pierre revient sur place avec Bernard, l’architecte. Marc et Julien connaissent les lieux et leur histoire. Chaussette, lui, a déjà sa méthode : regarder là où personne ne lui a demandé de regarder.
Les personnages présentés dans les Chroniques sont fictionnalisés. Leurs noms, certaines fonctions, certains traits ou certaines situations peuvent avoir été modifiés, déplacés ou recomposés pour les besoins du récit.
Les histoires peuvent être inspirées de situations professionnelles réelles, mais elles sont anonymisées et adaptées afin de préserver les personnes et les organisations concernées.
Quelques jours plus tard, Pierre avait terminé son rapport d’audit administratif.
Il avait vérifié ce qui pouvait l’être, recoupé les informations disponibles et probablement ouvert plus de dossiers que je n’avais mangé d’os dans toute ma carrière.
Le fameux document d’autorisation d’exploitation était toujours introuvable. Il fallait désormais admettre qu’il n’avait probablement jamais existé.
Sur un ton décidé, il me dit :
— « Nous n’avons plus le choix. Il va falloir régulariser. Nous allons retourner sur place, étudier l’établissement et son fonctionnement et trouver des solutions, en espérant qu’il n’y ait pas d’autres mauvaises surprises. »
Il avait du nez, pour un humain. Je dressai les oreilles. J’adorais les enquêtes de terrain !
Les exploitants nous attendaient sur place avec une nervosité perceptible. Depuis notre dernière visite, ils avaient manifestement intégré l’idée que l’avenir de leur établissement ne tenait plus qu’à un fil.
Dans l’intervalle, Pierre avait demandé que les cours soient dispensés en visioconférence, le temps de stabiliser la situation. Les locaux étaient donc inoccupés. Bernard était également présent pour les aspects techniques.
Pierre expliqua la stratégie :
— « Nous allons tout reprendre : les locaux, les circulations, les équipements et surtout la manière dont l’établissement fonctionne. Il faut savoir ce qui est conforme, ce qui ne l’est pas et ce qu’on peut réellement faire pour continuer à exploiter en sécurité. Commençons par la sortie de secours à l’origine de notre intervention. »
Nous reprîmes le cheminement arrière et rejoignîmes les parties communes de l’immeuble.
Pierre observa les passages et le parcours jusqu’à l’extérieur. Moi, je m’arrêtai devant des conteneurs à ordures.
J’aboyai.
Pierre continua.
J’aboyai une seconde fois.
— « Qu’est-ce qu’il y a encore, Chaussette ? »
Je regardai les poubelles. Puis lui.
Il s’approcha.
— « Elles ne gênent pas vraiment le passage », observa Julien.
Pierre resta pourtant quelques secondes silencieux.
— « Non. Mais elles peuvent brûler. »
Tout le monde regarda alors les conteneurs avec beaucoup moins de sympathie.
Le risque ne concernait pas seulement l’institut : les étages supérieurs étaient occupés par des logements. Un départ de feu dans les parties communes pouvait menacer aussi bien les habitants que les occupants de l’école.
Quelques jours plus tard, Pierre demanderait au syndic de faire remettre les conteneurs dans le local prévu à cet effet.
Nous reprîmes le cheminement. La première fois que je l’avais parcouru, je cherchais simplement à sortir. Cette fois, Pierre le regardait aussi dans l’autre sens.
— « C’est également par ici que passent les personnes à mobilité réduite », expliqua Marc.
Je regardai derrière moi, puis devant.
Pierre observa le parcours quelques instants.
— « Là, on a un problème. Il manque des paliers de repos, certains passages sont trop étroits et les rampes sont inexistantes. Les personnes à mobilité réduite ne pourront jamais emprunter ce passage en autonomie. »
Il regarda autour de lui.
— « Malheureusement, notre champ d’action est réduit dans les parties communes. On ne peut pas intervenir sans l’aval de la copropriété, et encore moins réaliser des travaux. Il va donc falloir étudier les solutions possibles. »
Bernard intervint :
— « Techniquement, c’est irréalisable. »
Julien fronça les sourcils.
— « Et si on demandait une dérogation ? »
Pierre répondit :
— « Je me prononcerai quand j’aurai tous les éléments. Il faudra aussi prévoir la prise en charge des personnes à mobilité réduite qui ne pourront pas évacuer seules. L’objectif, c’est que tout le monde puisse accéder à l’établissement, mais surtout qu’il puisse en sortir en sécurité. »
Sur le papier, cela semblait si simple, mais dans la vraie vie, cela faisait beaucoup de responsabilités pour un seul couloir.
Pierre retourna alors vers l’entrée principale. Son regard s’illumina.
Il prit quelques mesures, puis observa la façade.
— « Je ne veux pas que l’exploitation dépende entièrement de la sortie arrière, c’est trop aléatoire dans ce contexte. »
Marc l’interrogea :
— « Ça veut dire quoi ? »
— « Si l’administration décide de ne pas retenir l’issue de secours donnant dans les caves, je veux quand même pouvoir maintenir votre activité. »
Il expliqua alors son idée.
— « Si l’on élargit cette porte de 1,20 à 1,40 mètre et que l’on propose de retenir les quatre grandes fenêtres donnant sur la coursive extérieure comme dégagements accessoires, on pourrait conserver les effectifs actuels de 100 personnes, même si l’administration refusait la sortie arrière. Et si elle l’acceptait finalement, la capacité pourrait monter jusqu’à 200, sous réserve que ce soit techniquement faisable. »
Bernard regarda la porte, la façade, les embrasures et les contraintes du bâtiment. Au bout de quelques minutes, il dit :
— « C’est réalisable. Reste à voir ce que l’urbanisme va nous imposer… et ça, c’est une autre aventure. »
Marc leva les sourcils.
— « Deux cents ? »
— « Potentiellement. Cela ne signifie pas que vous devez les accueillir. Mais un établissement qui peut en recevoir cent ou deux cents n’a pas la même valeur en cas de revente du fonds de commerce. »
Je trouvais cette stratégie plutôt maline. Après tout, j’avais moi-même testé les fenêtres : elles étaient faciles à enjamber et j’étais sorti sans difficulté.
Pierre préparait déjà une solution de repli au cas où la sortie arrière serait refusée.
Je savais pourtant qu’il gardait une carte dans sa manche.
Vingt-trois ans plus tôt, un bureau de contrôle avait retenu cette sortie de secours dans une notice préalable de sécurité. Le dossier, lui, n’avait jamais été déposé.
Mais ce vieil avis pouvait encore servir de joker.
J’appris alors quelque chose de fascinant sur les humains. Lorsqu’une dépense devient suffisamment intéressante, ils cessent de l’appeler une dépense. Ils appellent ça un investissement.
La mauvaise nouvelle du début prenait décidément une drôle de tournure.
Je poursuivis donc mes propres investigations.
Quelques minutes plus tard, Pierre remarqua mon absence.
— « Chaussette ? »
Je ne répondis pas. J’étais bien trop occupé.
— « Chaussette ! »
Ce silence l’inquiéta. Un chien silencieux dans un établissement rempli de portes ouvertes et de choses interdites est rarement en train de méditer sur la réglementation incendie.
Il finit par me retrouver dans la réserve, le museau plongé dans un carton de biscuits destiné aux pauses des stagiaires.
— « Chaussette ! Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Je relevai la tête avec innocence. J’enquêtais.
Malheureusement, il est difficile de défendre correctement cette position avec un biscuit dans la bouche.

Pierre entra complètement dans le local et observa la salle.
— « Là, on a deux problèmes. D’abord, cette réserve ne devrait pas être librement accessible au public. Ensuite, elle n’est pas correctement isolée du reste de l’établissement. »
Il regarda la porte.
— « Et en cas d’évacuation, il ne faut surtout pas que quelqu’un puisse entrer ici en pensant trouver une sortie. C’est un cul-de-sac, avec du stockage et un risque supplémentaire. Il faudra que ce soit clairement identifié comme inaccessible au public. »
Puis il se tourna vers Bernard.
— « Bernard, est-ce qu’on peut reprendre les cloisons et remplacer le bloc-porte pour assurer l’isolement du local ? »
Bernard examina les parois.
— « Oui, c’est faisable. »
J’avalai discrètement la pièce à conviction.
Les lieux avaient commencé à parler. Ils semblaient plutôt bavards.
Nous poursuivîmes jusqu’aux sanitaires.
Pierre ouvrit la première porte, puis la seconde. Il regarda les volumes quelques secondes.
— « Là, on a un problème d’accessibilité. Aucun de ces sanitaires ne peut être utilisé correctement par une personne en fauteuil roulant. »
Marc soupira.
— « En plus, on en manque déjà. Quand il y a beaucoup de monde, ça finit par perturber le fonctionnement et retarder les cours. »
Pierre se tourna vers Bernard.
— « Est-ce qu’on peut réorganiser cette zone pour créer un sanitaire PMR et augmenter en même temps le nombre de WC ? »
Bernard examina l’espace.
— « Oui, c’est réalisable. »
Pierre hocha la tête.
— « Alors on ne va pas seulement corriger une non-conformité. On va aussi améliorer l’usage des locaux. »
Pierre ne cherchait plus à corriger les problèmes un par un. Il construisait un projet qui devait améliorer la sécurité, l’accessibilité et le fonctionnement des locaux, tout en présentant à l’administration une situation meilleure que celle héritée du passé.
Sur le papier, tout cela paraissait presque simple.
J’avais néanmoins appris quelque chose depuis le début de cette affaire : lorsqu’on commence à soulever les tapis administratifs, on découvre parfois qu’il manque aussi le plancher.
Pour la première fois depuis le début de l’affaire, nous n’avions plus seulement un problème. Nous avions un projet.
Mais un point restait délicat : certaines contraintes du cheminement arrière nécessiteraient probablement une demande de dérogation.
Restait maintenant à dessiner le projet, à l’écrire, à le chiffrer et à constituer le dossier qui permettrait de le présenter à l’administration.
Pierre se tourna vers moi.
— « Maintenant, il va falloir défendre tout ça. »
Je dressai les oreilles.
Avant de défendre le dossier, encore fallait-il l’écrire.
— « Élémentaire, mon cher Chaussette ! »
À suivre — Épisode 3 : L’affaire des dix centimètres
